jeudi 13 janvier 2011

LA DIGNITÉ HUMAINE

AMBIGUÏTÉS AUTOUR DE LA DIGNITÉ 
DE LA PERSONNE SOUFFRANTE

Par Gilbert MUNANA, O.P.


La notion de dignité humaine traverse presque tous les débats  en bioéthique[1]. Elle constitue le socle des arguments du magistère catholique quand il intervient dans ces débats. Pourrait-elle nous aider à comprendre la « dignité du souffrant », notion souvent ambigüe ?


1.     Difficultés de la définition de la dignité humaine 

Adam Schulman souligne l'ambiguïté et l'équivocité de la notion de dignité[2], invoquée dans des arguments opposés lors des débats sur la bioéthique. Il repère quatre sources historiques de cette notion : l’antiquité, qui, avec le stoïcisme, utilisait la « dignitas » dans le sens de l’honneur (valeur publique de l’homme). Ce n’est pas ce sens qui est mis en avant dans les débats bioéthique. Ceux-ci se réfèrent surtout à une valeur intrinsèque de l'homme; nous avons aussi la source biblique qui avance la notion de « homme crée à l'image de Dieu »; puis la source philosophique, ou plutôt kantienne où la dignité est reconnue à l’homme en tant qu’être raisonnable –qui doit être pris toujours comme une fin, et jamais un moyen-, et s’oppose à quelque chose qui a un prix ; et enfin celle des constitutions et déclarations internationales des droits de l'homme du XXè siècle, proclamées en réaction aux horreurs du nazisme.

L’équivocité de la notion de dignité de la personne humaine survient lorsqu’on l’invoque pour soutenir deux positions contradictoires, surtout en bioéthique. Ainsi, on fait recours à la dignité à la fois comme argument permettant à un malade en souffrance excessive de fin de vie d'arrêter de prendre ses médicaments afin de « mourir dans la dignité», ou au contraire invoquer cette même dignité pour lui refuser cette liberté de choix et lui enjoindre de se soigner, la vie possédant, en tant que telle, un caractère digne. 

         Dans la récente Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme de l’UNESCO[3], le souci d’éliminer toute équivocité est remarquable : la dignité humaine y est qualifiée de « principe matriciel » du droit de la bioéthique, et d’ « acquis essentiel » dans le droit international biomédical[4]. Elle y est distinguée du «respect des personnes » qui n’est que la conséquence de leur dignité. Si l’on doit respecter inconditionnellement tout être humain, quel que soit son âge, son sexe, sa santé, c’est précisément parce qu’il a une valeur intrinsèque ou dignité. Celle-ci est la même pour tous et  n’admet pas de degrés, et ne peut pas être gagné ou perdue. Ici nous parlons de dignité inhérente et non pas de dignité éthique : tandis que la première est une notion statique, puisque elle revient à tout être humain du seul fait de son existence et indépendamment des qualités morales de l’individu en question, la seconde est une notion dynamique, car elle ne s’applique pas à l’être de la personne, mais à son agir, et permet d’affirmer, par exemple, qu’un homme honnête a « plus de dignité » qu’un autre qui est  réputé « malhonnête ».

Le fondement ultime de la valeur inhérente à l’être humain oblige de recourir à la métaphysique et à la théologie. L’argument le plus utilisé renvoie à la nature spirituelle de l’âme humaine, et partant, de l’homme image de Dieu (Gn. 1,26). C’est surtout cette source biblique de la dignité, avec celle de Kant qu’il perçoit comme exigence de non-instrumentalisation qui seront exploitées longtemps en bioéthique jusqu’à l’arrivée de l’idée de « fondements des droits humains ». La dignité humaine est au-delà de la simple assurance du « respect de l’autonomie ». En effet, elle inclut aussi la protection de ceux qui ne sont plus ou pas encore moralement autonomes (nouveau-nés, personnes souffrant de graves troubles mentaux, etc). «Parce que l’idée de dignité renvoie, d’une manière ou d’une autre, à la dimension spirituelle de la personne humaine et à la conviction que ce qui nous rend humain, c’est quelque chose qui est au-delà du purement biologique ou génétique »[5]Partant de cette affirmation, que dire de la dignité de la personne souffrante?


2.     La dignité de l’homme souffrant

Après avoir souligné les différentes compréhensions de la dignité humaine, dans l’histoire, peut-on dire que l’homme qui souffre trop perd sa dignité? De quelle dignité s’agit-il?

La philosophie aristotélico-thomiste nous apprend que l’agent suit l’être (agens sequitur esse). Cela veut dire que l’agir ne produit pas l’être, mais plutôt le manifeste. Or, selon la même philosophie, la passion se comprend comme une sorte d’opération négative, subie. Elle se définit par rapport à l’action[6]. Ce qui précède nous permet alors d’affirmer que la dignité de l’être de l’homme précède la dignité de son agir, grâce à l’antériorité de celui-ci qui est la cause de ses propres actions. « Qu’il dorme ou qu’il veuille, l’homme se voit qualifier de la même réalité individuelle assortie d’une dignité fondamentale »[7].

Pour faire comprendre comment les notions se mêlent quand on parle de dignité du souffrant, Edouard Divry, distingue, chez l’homme deux sortes de dignité : la dignité première ou essentielle, fondamentale, impérissable et qui est la même chez tous les êtres malgré leurs conditions. Puis, la dignité seconde qui est la dignité acquise par l’agir (le mérite des œuvres) et, sur le registre moral, obtenue par la conquête de soi appelée vertu. Cette dignité est réversible. Si la dignité seconde vertueuse est corrompue par les vices, la dignité essentielle n’est touché en rien, à cause du primat de l’être (sur l’agir). Pour un souffrant, l’endurance, par la vertu de force, peut accroitre la dignité acquise (vertueuse).

Que conclure?

La personne souffrante, quelque soit le degré de sa souffrance garde sa dignité fondamentale, inhérente à son essence. Ce qu’il peut diminuer, perdre ou augmenter, c’est la dignité seconde qu’on appelle aussi acquise ou active qui est réversible, car l’être ne dépend pas de l’agir.



[1] Réservant les documents du Magistère qui traite cette notion à une recherche ultérieure, nous préférons ici aborder le problème plus sur le plan historico-philosophique et éthique. Précisons tout de même que le magistère, en parlant de dignité humaine se réfère aussi bien à la valeur de l’homme créé à l’image de Dieu et ordonné à lui, à la valeur de Seigneurie  que l’homme reçoit depuis la création, et à la responsabilité de gérance qui y est liée, qu’à la valeur ontologique des droits fondamentaux de tous les humains.
[2] Cf. A. SCHULMAN, « Bioethics and the Question of Human Dignity » dans Human Dignity and Bioethics, rapport du Conseil du Président des États-Unis sur la bioéthique, mars 1998, p.3-18.
[3] Cf. R. ANDORNO, « Dignité humaine et droits de l’homme » dans A. M. J. H. HENK et S. J. MICHELE (dir.), UNESCO : la déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme. Histoire, principes et application, Ed. UNESCO, Paris, 2009.
[4] Cf. R. ANDORNO, « Dignité humaine », pp. 99-100.
[5] R. ANDORNO, « Dignité humaine », p. 102.
[6] THOMAS D’AQUIN, Somme Théologique, IIa IIae, q. 24. a3. ad.1.
[7] E. DIVRY, « Crise de la dignité de l’homme souffrant ? » dans Revue d’Éthique et de Théologie Morale, 240 (Septembre 2006), p. 94.

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