Jésus et Gandhi: De la Non Violence Active
Abidjan, le 26/2/2007
Par Gilbert MUNANA, O.P.
La violence dans le monde est une réalité ancienne. Dans la Bible, le Premier livre des Chroniques raconte la réaction de Dieu à propos de la violence de David : « Tu ne me construiras pas de Maison pour mon Nom, car tu as répandu beaucoup de sang sur terre devant moi » (1Ch 22, 28 ; 28, 3). Face à beaucoup d’autres violences contre la vie humaine et contre la création de Dieu, Jésus s’est présenté comme celui qui redonne la valeur à la vie, celui qui lutte pour une harmonie et une pacification nouvelles, nouvel ordonnateur de toutes les créatures dont l’homme. Vie donnée, Homme de paix et de délivrance, Jésus est un vrai enseignant d’une éthique de la « non-résistance au mal par le mal », mais aussi de l’engagement pour la justice. Le Mouvement International de la Réconciliation (M.I.R) dont l’objectif principal est de promouvoir la justice et la paix par la non violence, est convaincu qu’il existe une grande cohérence entre l’enseignement du Christ et la pratique de la non-violence active au service de la justice et de la paix. Cette exigence évangélique d’amour et de justice qui peut, parfois, être vécue jusqu’au don de sa vie n’est pas propre aux chrétiens ; elle est un patrimoine de l’humanité comme en témoignent la vie et la mort de Gandhi.
Gandhi, disciple de Jésus-Christ ? Le présent travail nous montre que la vérité apportée par le Prince de la paix n’est pas de l’ordre des pures idées. Elle est praticable. Gandhi l’a vécue et enseignée dans la Non Violence Active. Notre réflexion « Jésus et Gandhi : de la Non Violence Active », nous présentera d’abord ce qu’est la Non Violence Active, et, dans un deuxième point, le rapport entre Parole de Dieu et la Non Violence Active. Le troisième point exposera le rapport entre Jésus et Gandhi quant à leur personne et leur vision de la paix ; et enfin le dernier point s’intéressera à un obstacle à la Non Violence Active évangélique et gandhienne en Afrique : l’emprisonnement de la parole.
I. Présentation générale de la Non Violence Active (NVA)
Les expériences de vérité de l’Indien Gandhi[1]s’intensifient dans un grand combat pour la décolonisation de l’Inde. Le Mahatma (la grande âme), ce grand spirituel, « un saint parmi les hommes politiques, un homme politique parmi les saints » était toujours hanté par une seule question devant la violence : « Comment lutter contre l’injustice sans cesser d’aimer ? »[2]. Contre la violence des colonisateurs anglais, sa réponse fut la Non Violence. Le combat de Gandhi, que ce soit en Inde (décolonisation) ou en Afrique du Sud (où il fut invité pour défendre les droits des Indiens) combina une attitude avec des actions : la non nuisance et la recherche dynamique de la vérité[3]. La première attitude n’est pas moins active ; elle ne se confond pas avec un pacifisme qui n’apporte pas de solutions aux problèmes qui demandent pourtant un engagement. Cela est souligné dans les correspondances de Gandhi avec un certain Tolstoï qui fut son disciple. Convaincu de la grandeur de cette vision gandhienne disposant à l’action non violente, Tolstoï battit toute sa vie et sa théorie sur la maxime : «Ne ripostez pas au méchant par le mal, mais par le bien »[4]. La deuxième tendance, celle de la lutte active, fut incarnée par Martin Luther KING pour qui, toute non violence doit être active, car la passivité devant tout « désastre interpellant à l’engagement », équivaut à la participation à ce malheur : «Celui qui accepte passivement le mal est tout autant responsable que celui qui le commet. Celui qui voit le mal et ne proteste pas, celui-là aide à faire le mal »[5]. Le Mouvement International de la Réconciliation (M.I.R) duquel fait partie Martin Luther KING et d’autres grandes figures (Albert LUTHULI, le couple Jean et Hildegard GOSS-MAYR, le Père Alfred BOUR…) ainsi que d’autres philosophies comme celle de Jean-Marie MÜLER, propagèrent cette forme de la Non Violence Active[6] .
Toutes ces figures présentent la NVA comme une éthique (le respect absolu de la personne humaine et de la création, l’appel à la conscience), une spiritualité (la NVA est d’abord un esprit : fondée sur l’intériorisation, l’intention[7], la conviction et la décision bien mûrie, la prière, le jeûne, méditation sur l’expérience du Christ qu’il faut imiter), un ensemble de stratégies (méthodes d’action : mener un dialogue, l’écoute active, la médiation, l’appel à l’opinion publique, interventions ou actions directes, gestion des conflits, la question d’ethnisme et de réconciliation…). La NVA est vraiment une nouvelle vision de l’homme.
Même si Gandhi a vécu, théorisé et explicité les formes constitutives de la NVA, nous trouvons les fondements de ses attitudes et de ses actions dans la Bible, la Parole de Dieu, et surtout dans l’Evangile, la Bonne Nouvelle qui est aussi une Personne, Jésus, le Christ[8].
II. La Bible, l’Evangile et la Non Violence Active
La Bible nous parle de la violence, mais aussi de la Non Violence Active. L’expérience exodique est une affirmation de Dieu contre tout asservissement de la personne humaine ; elle ouvre l’amitié éternelle entre YHWH et son peuple. Le don de la Loi est en même temps la confirmation des bienfaits de YHWH, et l’appel d’Israël au devoir de vivre : le vécu moral de reconnaissance et d’amour envers son Dieu, et l’obligation d’exercer la justice, chacun envers son compatriote. Cette obéissance à la volonté divine débouchant sur une morale sociale explique pourquoi la religion d’Israël est en même temps une éthique[9]. Les prophètes feront recours à cette conception pour inviter les rois, les empereurs, les institutions juives, et tout le peuple à éliminer en eux tout système de violence. Ainsi le Deutéro-Isaïe et le prophète Amos dénoncent les injustices sociales. La théologie yahwiste trouvera les causes des malheurs d’Israël en la spirale des infidélités et des violences du peuple envers Dieu (violer sa Loi) et envers le prochain et la nature (différentes pratiques animales ou inhumaines et disharmoniques, injustices…). Prenant au sérieux la gravité de la perte d’identité de l’homme et du peuple dans les différentes monstruosités et infidélités, beaucoup d’hommes et de femmes de l’Ancien Testament dénonceront, tous ceux qui prennent à la légère la violence contre Dieu et les hommes en Israël, ceux que Beauchamp appelle les « imaginaires » : « Ils pansent à la légère la blessure de mon peuple en disant : Paix ! Paix ! Alors qu’il n’y a pas de paix »[10]. Il est évident qu’il ne s’agit pas d’endormir les consciences en disant que la paix est là ou que l’on lutte pour la paix alors qu’il n’en est rien. Tout doit concorder avec le comportement de l’homme. Joseph, par sa droiture et par son attitude, ramènera par exemple ses frères à la notion de dignité de l’homme sans se venger, et c’est ce qui établira l’harmonie dans la famille. Mais il a dévoilé le mal pour fonder la dignité, la vraie paix et la réconciliation sur la conscience et la reconnaissance des torts[11]. Tobit vécut ce sens de la dignité jusqu’au risque (de sa vie): enterrement des morts dans un territoire du tueur[12].
Les deux Testaments sont rejoints par une figure exemplaire de la Non Violence Active et Evangélique : Jean Baptiste, l’annonciateur du Sauveur et du Prince de la Paix (l’Agneau de Dieu). Il fut aussi le dénonciateur du mal sous toutes ses formes. Sa vie de renonciation était aussi sans doute au service de l’éthique et de l’action non violente.
Le Nouveau Testament nous montre que Jésus, par sa vie, son enseignement, ses actes, sa souffrance et sa mort-résurrection, est le premier non violent, le non violent par excellence. Son enseignement sur la montagne influencera Gandhi et Tolstoï. La loi de l’amour de Dieu et du prochain ainsi que la règle d’or (Mt 7, 12) mobilisèrent tous les chercheurs d’un monde et d’une humanité harmonieux et fraternels. Le zèle du témoignage post-pascal des apôtres et des premiers chrétiens en pleine persécution caractérise les vrais non violents décisifs, prêts à payer le prix de la vérité : Etienne, Pierre, Paul, les premiers chrétiens et martyrs des communautés primitives ne pouvaient pas ne pas témoigner de l’action libératrice du Christ. Leur combat et leurs sacrifices furent nécessaires à la préparation de la sécurité constantinienne de l’Eglise. Longtemps après, cela conduira les Eglises chrétiennes à se convaincre que « Prêcher l’Evangile de la paix fait partie intégrante de la confession en Jésus-Christ »[13]. Dans ce combat, beaucoup d’explorateurs de cette théorie dans ces Eglises donneront la priorité aux méthodes de la Non Violence Active. On ne se passera jamais de lier l’exemplarisme de Gandhi au fondement ontologique et pragmatique de Jésus.
III. Jésus et Gandhi
Dès le départ, pour fonder notre comparaison, un constat s’impose : même si Gandhi n’était pas membre officiel d’une Eglise chrétienne, il ne fut pas moins chrétien pratiquant plus que beaucoup de baptisés. Conscient de tous les risques qui peuvent entourer notre comparaison, nous l’abordons, en ce qui concerne le rapprochement de nos deux figures distantes[14], dans le sens de l’imitation des symboles ou figures emblématiques de l’histoire. Or, toute imitation suppose qu’il y a le premier élément, le fondement, l’idéal, et puis le second, l’imitateur ou l’imitant, le touché, le disciple,…qui peut lui aussi inspirer ou influencer les autres, ultérieurs à lui. Celui-ci peut toujours, dans sa fidélité au Maître, être « original », ou même « nouveau pédagogue » dans l’expression et la vulgarisation de la matière contenue dans l’exemple premier, l’idéal. Il peut mettre l’accent sur telle ou telle chose. C’est ce que nous observons chez les fondateurs de ce que l’on appelle aujourd’hui Instituts de Vie Consacrée et Sociétés de Vie Apostolique ou « Congrégations » en général. Et pouvons-nous nous poser la question : entre Jésus et Gandhi, qui est premier ?
1. Après Jésus, Gandhi
En exigeant le respect absolu de la personne humaine, créée à l’image de Dieu, « les expériences de vérité de Gandhi et, pour les chrétiens, le message et la vie de Jésus-Christ, nous offrent l’alternative radicale de la Non Violence Active »[15]. En cela, Jésus est toujours le premier, non seulement chronologiquement, mais aussi et surtout par toute sa vie qui, en soi, est fondement et source de dignité, de paix et de justice. La personne du Prince de la paix est la seule Vérité, la Vie et la Voie. Gandhi n’a fait qu’entrer dans cette Voie en optant pour la Non Violence Active évangélique qu’il inscrivit dans les expériences historiques et culturelles, personnelles et sociétaires. Gandhi lui, a besoin de « se convertir » -changer de direction-, de « se transformer », d’apprendre, de s’entraîner. Le chemin de libération que nous contemplons en Jésus (détermination exigeante et conscientisante du Sermon sur la montagne) et que Gandhi a appliqué (libération de soi et libération des peuples) « exige une transformation permanente (d’abord personnelle) de notre manière de penser ainsi qu’un apprentissage et un entraînement sérieux en vue d’une application efficace « pour libérer victimes et bourreaux, en essayant d’élaborer des solutions acceptables par les deux parties[16].
Malgré que dans l’élaboration de sa doctrine, Gandhi soit parti de la spiritualité hindoue, il tendra plus vers ce qui est en relation avec les « Béatitudes »[17] qu’il découvrit dans l’Evangile avec « ravissement ». Ce mot est de lui. Son nom le dit aussi : Mohandas signifie « serviteur du Ravissant ! »[18]. Nous pouvons donc affirmer que Gandhi, par sa vie et sa façon de lutter jusqu’au dernier souffle pour la vérité, la justice et la paix, est disciple du Christ dans la Non Violence Active. Gandhi, même s’il a peur des chrétiens (de leurs comportements), aime vraiment leur Christ, son Jésus.
2. Le Jésus de Gandhi[19]
Aujourd’hui, la théologie des religions est beaucoup penchée vers l’étude des religions orientales, en l’occurrence l’hindouisme qui pose au christianisme les défis surprenants. Le problème tourne autour du salut en Jésus-Christ et sa portée. Les approches les plus privilégiées dans ce cadre sont celles des « Sotériologies » (dans l’inculturation, la libération, la théologie politique, la théologie pratique…) de plus en plus contextualisées. Même si certaines visions sont contestées par plus d’un théologien[20], il est intéressant de remarquer les enrichissements qui se dégagent des différentes compréhensions du Christ.
Parmi les compréhensions hindoues de Jésus Christ, le Jésus de Gandhi est très fascinant. C’est un Jésus des Béatitudes[21]. La personne du Christ, son enseignement et sa vie ont influencé la pensée et l’action (même politique) du Mahatma en ses deux composantes : AHIMSA (la non nuisance, la non violence) et SATYAGRAHA (la recherche de la vérité). Gandhi était convaincu que les deux réalités de la spiritualité hindouiste furent réalisées exemplairement dans la vie et l’action de Jésus, modèle à imiter, Manifestation de la vérité qui est Dieu lui-même. L’attachement profond à la Personne de Jésus n’est pas pour Gandhi l’engagement personnel de foi, tel que le christianisme l’entend. Gandhi tolère les religions et croit que toutes les grandes religions peuvent participer à l’action salvifique de Dieu pour les hommes. A ce propos, Gandhi disait ceci : « Si un chrétien venait me dire qu’enthousiasmé par sa lecture de la Bhagavad-Gita il veut se convertir à l’hindouisme, je lui répondrais : n’en faites rien. La Bible a autant à vous offrir que le Bhagavad-Gita. Mais vous n’avez pas vraiment essayé de la découvrir. Faites cet effort et soyez un bon chrétien »[22]. Même si l’Esprit se manifeste dans toutes ces religions, il invite néanmoins à la reconnaissance de l’imperfection de chaque système de religion en vue d’une dynamique et d’une fidélité triomphales: « Nous devons être conscients des défauts de notre propre foi et pourtant ne pas l’abandonner pour cette raison mais essayer de triompher de nos défauts »[23]. Il faut donc découvrir la seule vérité au sein de chaque religion ; et cette seule Vérité c’est Dieu : « Dieu comme Vérité a été pour moi un trésor inestimable»[24]. Gandhi, dans ses critiques, ne ménagera pas l’Eglise, et les chrétiens en général qui lui apparaissaient de « pauvres disciples de leur Maître »[25].
Rejetant le « christianisme orthodoxe » et une christologie sans éthique, Gandhi a placé l’essence du christianisme dans le sermon sur la montagne, compris comme principe de la Non Violence dont Jésus est le symbole. « Le Mahatma était chrétien de façon naturelle, plutôt que par orthodoxie »[26]. Disons que l’action de Gandhi fut mobilisée par la recherche de la vérité divine, recherche qui est au centre de la figure de Jésus, le Satyagrahi suprême ou le Satyagrahi idéal[27]. Dans tous les cas, nous pouvons dégager de cette compréhension de la « christologie gandhienne » l’une des raisons qui fondent notre comparaison : Jésus et Gandhi sont les figures de la Non Violence Active, chacun dans sa qualité d’être. Ils ont prêché, vécu, lutté pour la pacification de la vie humaine et du monde.
4. Jésus et Gandhi : de la pacification de l’humanité et du monde
Comprendre Jésus comme Source de paix dans un monde de conflit et de violences exacerbées, semble être une utopie. Mais il faut remarquer que c’est au milieu des injustices et des guerres, des désordres de toutes sortes qu’une petite « lueur de paix », un Gandhi par exemple, vient faire comprendre la possibilité et la praticabilité de la paix du Christ, la paix de la vie toute entière, la paix du monde et la paix de tous les hommes, la paix recherchée, la paix méritée. Cette paix qu’apporte le Christ est tout un combat : « Le ″shalom″ qu’apporte Jésus est une guerre au mal, au mensonge, à toutes les forces de mort. Voilà pourquoi le ″Seigneur de la paix″ divise, car sa paix n’est pas selon les critères diplomatiques de ce monde »[28]. Cette vision qui se concrétise dans l’analyse juste des situations consiste aussi en l’appel incessant à la dignité absolue de la personne humaine et de la création. Cette vision dont il est question dans la doctrine sociale de l’Eglise et dans plusieurs écrits du Magistère est liée au prophétisme dans un monde « impossible ». La renonciation à la violence, d’une part, et l’engagement pour la Non Violence Active, d’autre part, commencent en effet dans la vie quotidienne de chacun, nous apprend l’Evangile. Gandhi a fait preuve de cette diaconie de la paix.
Convaincu que toutes les religions doivent être au service de la paix, Gandhi et ses disciples nous apprennent surtout que lutter contre le mal et les guerres, c’est faire la guerre à soi-même pour se désarmer. Et quand on est désarmé, on n’a plus peur de rien, car l’amour chasse la peur. De quoi est-on désarmé ? De la volonté d’avoir toujours raison, de nous justifier (toujours) en disqualifiant les autres. C’est accueillir et partager. Cela ouvre les horizons à la justice comme facteur de la paix et du développement. La Non Violence évangélique et gandhienne doit aller jusque-là. Se désarmer et se libérer de toutes chaînes de préjugés, de peurs, de mauvaises intentions, de sa vision intérieure et antérieure erronée, de sa vie, se déposséder pour s’ouvrir à l’autre qu’il faut guérir. Cela n’est pratiquement pas possible, pour les chrétiens, sans que l’on s’ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles, Lui qui change le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible.
L’homme et le monde sont donc appelés à s’ouvrir à la recherche responsable de la paix. Jésus et Gandhi l’ont fait en menant des actions contre toute disharmonie, en vivant et en enseignant une éthique de la dignité humaine, en faisant appel à la conscience de tous pour la cause d’une humanité digne de ce nom et durable. Cela est un grand appel pour l’Afrique d’aujourd’hui, devenue muette de ses souffrances.
IV. L’emprisonnement de la parole comme obstacle majeur à la
Non Violence Active évangélique et gandhienne en Afrique
L’Afrique du vingtième siècle est réputée être un continent de crise et de violence[29]. A côté de ce constat, un autre s’impose : différentes personnes, Africains ou non, continuent de faire face à ce problème de différentes manières. Nous les classerons en plusieurs camps : il y a ceux qui combattent ce mal par le courage de la Non Violence Active par multiples moyens ; il y en a d’autres qui choisissent, estimant que tous les problèmes de l’Afrique viennent de la conception historique occidentale de l’Afrique, le discours noir-blanc, convaincus que le combat de la décolonisation est toujours permanent ; d’autres mettent en cause la responsabilité des Africains eux-mêmes dans la gestion de la chose publique ; d’autres participent à la solution de ce problème par la conscientisation de petits ou grands groupes dont ils sont responsables, les éclairant peut-être sur leurs responsabilités personnelles et publiques et les invitant à la prière, pour que la grâce divine agisse. Parmi ces solutions et tant d’autres, certaines sont plus ou moins honnêtes, d’autres moyennes ou tolérables, et d’autres enfin fausses ; nous les jugeons souvent selon leur efficacité, qu’elles soient motivées ou non. D’où la nécessité, pour ceux qui agissent et pour ceux qui les jugent, de porter attention à la qualité de leurs (nos) intentions, de leurs (nos) buts et des moyens utilisés, en pensant toujours aux conséquences. Il faut vraiment avoir du temps pour apprécier tout ce qui se fait ou ce qui s’est fait pour embrasser un avenir heureux et pacifique. Quand l’évaluation est mal faite, le passé et le présent sont mal perçus, mal jugés, d’où l’avenir inefficace et incertain : les éternels conflits ! Cette fausse analyse du passé, ce manque d’une évaluation juste, est un vrai handicap qui fait persister les violences en Afrique. Comment expliquer cela ?
Un seul et puissant moyen de violence en Afrique sert à la pérennisation de nos conflits car il participe à cette « semblant-évaluation » : l’enchaînement de la parole, la fermeture systématique des bouches, ce que l’on appelle souvent « manque de liberté d’expression ». Comment chercher la vérité du passé alors que l’on est empêché de parler? Voici la pire des violences en Afrique, que nous voudrions expliquer en peu de mots. Les Africains peuvent réfléchir, analyser ce qu’ils expérimentent de « moche » pour pacifier leur avenir, vivre correctement sans vivoter. Beaucoup de théories des conférences, des réunions ostentatoires arrivent à cette étape. Mais, lorsque l’on arrive à l’étape suivante, celle d’exprimer la « vérité » de la réalité, les mots sont absents. La parole est emprisonnée. Double, triple, ou même multiple malheur, parce que la parole est emprisonnée doublement, triplement, multiplement et incessamment ! Faisons ressortir seulement trois prisons de la parole africaine. La première prison est intrapersonnelle (intrafricaine) et découle de deux autres prisons extérieures à elle : la prison interafricaine et la prison extrafricaine.
Avalée au plus profond des entrailles de milliers d’Africains, violence imposée et malheureusement « auto-ontologisée », la prison intrafricaine de la parole, est constituée de toutes sortes de peurs, de refoulements, de complexe d’infériorité ainsi que de la conviction d’incapacité, de l’illogisme de laisser-aller, de « ça –va- sans –que- rien -n’aille » ou de « ça va aller » abondants aujourd’hui dans l’expression de plus d’un Africain. Beaucoup sont conscients qu’il vaut mieux taire la vérité, même si elle concerne la mort prochaine du voisin, plutôt que de s’exposer inutilement aux risques. Cela découle directement de la prison interafricaine. Celle-ci est tout un ensemble de systèmes qui exaltent secrètement la violence, la torture et la légitimation de toutes sortes de maux faits par un plus fort à un plus faible. Il faut tout faire clandestinement avec le plus de malignité possible pour que rien ne soit connu ; une fois l’erreur ou la faute constatée, il faut empêcher la victime ou ses défenseurs de parler. Cette emprisonnement africain de la parole est à plusieurs niveaux : un grand commerçant peut facilement vendre un village comprenant les hommes et les biens matériels, un officier militaire, un haut fonctionnaire d’Etat peuvent s’autoriser à tout faire contre une grande partie du peuple (à plus forte raison, imaginez si c’est une minorité : l’étouffer n’est jamais péché !) à condition que personne ne révèle leur violence. Même la victime n’est pas autorisée à mourir en faisant du bruit. Si quelqu’un d’autre ouvre la bouche, une violence est ajoutée aux anciennes. La troisième prison de la parole des Africains est extrafricaine. Beaucoup d’erreurs et de calamités ont été commises contre l’Afrique, que ce soit la Traite négrière, la colonisation, et d’autres événements toujours actuels qu’ont subi l’Afrique et ses fils par les violences historiques des puissances occidentales. L’Africain reste un sous-homme aux yeux de plus d’un « Occidental ». Le mal inexprimable de cette vision violente, c’est qu’elle est arrivée, semble-t-il, à convaincre l’Africain de son inutilité, de son incapacité, de son imbécillité, pourrait-on dire, de sa sous-humanité, sinon de sa pure animalité[30](ne raisonne pas, n’est pas religieux, n’a pas d’histoire). Or il est difficile pour ces forgeurs d’histoire ou des « histoires » d’assumer cette histoire violente. Cela est presque normal, car toute nature humaine a honte du passé malheureux dont elle est responsable. Ce passé africain continue à manifester des séquelles désagréables et accusatrices. La solution qui s’impose souvent, c’est un pansement de la bouche criant son mal. Ce pansement artificiel consiste à compenser la violence du passé par quelques matérialités -que l’on juge souvent d’empoisonnées- qui empêchent les intellectuels et les décideurs de nos pays africains de parler et de voir loin, ou de voir. C’est la masse de la population qui est atteinte par les conséquences de ce complot. Ceux qui osent en parler sont toujours jugés de « menteurs », et du coup, affaiblis, mal vus, ou même éliminés par les inconnus. Les enquêtes de leur disparition n’aboutissent jamais. S’ils aboutissent, c’est souvent pour défendre le plus fort, le fauteur, le fautif.
Beaucoup de personnes participent indirectement à cette violence par leur passivité, leur indifférence, leur silence. Il est très important dans ce cadre de poser la question du témoignage chrétien qui, quelquefois cède à la démobilisation, en cas de difficultés, comme celles de violences de masse, ou même de minorités qui est voilée. Quoi faire dans notre Eglise composée d’hommes et de femmes, humains comme tout le monde, capables d’hypocrisie et de violence comme tout le monde ? Il faudrait éduquer les chrétiens qu’ils sont aussi humains, et expliquer le sens de cet « humain ». Cela ne fait pas objet de notre étude dans le présent travail, mais nous pouvons affirmer du moins qu’un chrétien témoin du Christ, tout en étant homme, ne devrait pas envier forcément l’être-comme-les–autres. En plus de l’Intelligence commune à tous les humains, L’Esprit et la connaissance du Christ nous sont donnés pour témoigner en toutes choses et en toutes circonstances de l’authenticité de l’Evangile : Devant un certain relâchement dans l’accueil et l’annonce du message évangélique du Christ, c’est-à-dire cette tentation actuelle de rendre le christianisme une pure idéologie qui sépare l’annonce du témoignage, nous sommes interpellés à revisiter notre authenticité. Il est de l’essence de l’Eglise en toutes ses composantes d’être le sel du monde. Il faudrait arriver à comprendre tous les enjeux et implications que cela exige de l’Eglise en tant que Corps du Christ, Sacrement du salut dans le monde et dans les sociétés où règne la violence. Comment parviendra-t-on à convaincre la possibilité du don de soi évangélique à ceux que l’on montre que les problèmes du monde sont « extraecclésiaux » ou « supraecclésiaux », donc que l’Eglise n’a aucune parole (solution) à apporter aux douleurs de ses enfants ? Comment conduirons-nous les autres à la vraie Vie qui accomplit l’homme ? L’Eglise d’Afrique a encore, en cette matière, du travail abondant, un grand champ à cultiver, un exemple à donner à tous les indifférents, si elle ne veut pas être jugée de « très consciemment indifférente ». Or « L'indifférence, violence occulte, explique bien les paradoxes de l'Afrique. Elle est différente de la non-violence qui est en fait une attitude de résistance. Trop souvent nul ne veut risquer sa vie si précieuse et si fragile. Il est urgent de convaincre les personnes que la vraie vie est l'horizon qui s'ouvre devant tout homme qui accepte de passer par la mort à soi, creuset de toute réussite humaine »[31]. Il est donc temps de comprendre que la paix chantée par beaucoup, promis par d’autres, la paix dont l’Eglise est garante, selon l’héritage du Christ, ne sera jamais donnée sans efforts ni sacrifices des hommes, surtout sans la solidarité honnête de toute l’humanité, les hommes et les femmes de bonne volonté. L’invocation divine est aussi nécessaire pour ceux qui veulent unir la prière au travail qu’ils ont commencé !
Conclure?
Quoi qu’il en soit, il est plus que jamais attendu d’être conscient des implications de la Parole qui nous est venue du ciel pour sauver toute l’humanité appelée à se dire. Emprisonner la parole humaine c’est emprisonner la Parole divine, Jésus Christ. Nous nous réjouissons qu’au milieu de ces « dévoreurs » de la parole, la Parole fait homme dans sa Puissance d’amour qui est universelle fait naître des hommes aimants, zélés, prêts pour défendre la cause de ceux qui sont en danger de mort ou d’autres oppressions. La Non Violence Active n’est pas morte en Afrique. Elle n’a pas peur, même si elle agit toujours au milieu des grandes ténèbres. L’expérience de Gandhi continue à affirmer le règne du Christ de la paix sur les puissances du mal exaltées encore en Afrique par plusieurs systèmes et personnes. Une lueur continue de prolonger l’espérance des Africains. On ne peut pas ne pas encourager toutes les personnes qui, au milieu des événements sombres qu’ont connu et continuent de connaître certains pays d’Afrique (l’Afrique du Sud, le Rwanda, la Côte d’Ivoire, République Démocratique du Congo, le Burundi, l’Algérie…) et Madagascar, ont compris les principes et l’éthique de la Non Violence Active au service de l’humanité entière.
Les principaux ouvrages utilisés
- BEAUCHAMP, Paul, « La violence dans la Bible »,Cahiers Evangile, 76 (1991), Paris,
Cerf, pp. 12-13.
- BOUR, Alfred, Oser la Non Violence Active. Une force au service de la paix. Manuel
pédagogique, Butare, SAT, 1998.
- CONE, H. James, Malcolm et Martin Luther King. Les effets d’une colère noire, Genève,
Labor et Fides, 1993.
- DUPUIS Jacques, Jésus-Christ à la rencontre des religions, Paris, Desclée, 1989.
- KING, Martin, L., La force d'aimer, traduction par Jean Bruls, 17e édition, Paris, Castermann, 1963.
- PYRONNET, Joseph et LEGLAND Charles, Prier 15 jours avec Gandhi, Mont rouge,
Nouvelle cité, 1998.
- SOÉDÉ, Y. Nathanaël, « La violence occulte : l'indifférence » in Spiritus, 179 (juin 2005), pp.218-229.
Notes:
[1] Gandhi a su bien montrer que l’on pouvait lutter de toutes ses forces contre la violence sans prendre une autre violence. Voilà pourquoi Einstein a pu dire à la mort de Gandhi : « il est le plus grand homme de ce siècle et peut-être pour beaucoup de siècle ».[2] Il rêve d’une Inde libérée de toutes les pesanteurs anglaises en même temps que les Anglais seraient libérés de leurs erreurs.[3] Nous développerons cette idée dans le point III. 2.[4] Alfred BOUR, Oser la Non Violence Active. Une force au service de la paix. Manuel pédagogique, Butare, SAT, 1998, p. 75.[5] Alfred BOUR, op. cit., p. 30.[6] C’est Jean GOSS qui, le premier, a pris l’habitude de parler de « Non Violence Active », afin de dépoussiérer ce terme de toute idée de passivité qui est contraire à la NVA.[7] La violence est d’abord une pensée avant d’être un acte ; la NVA aussi. Voilà pourquoi le Préambule de l’Acte Constitutif de l’UNESCO affirme solennellement : « Les guerres prenant naissance dans l’Esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». Tu deviens ce que tu penses ! Tu deviens ce que tu manges ! « Tu deviens ce que tu aimes » (Saint Bernard). Ces paroles sont à méditer.[8] Nous parlerons souvent de la non violence « évangélique et gandhienne » pour signifier avec Alfred BOUR l’idée de Martin-Luther KING qu’à la NVA « Jésus a donné l’esprit et Gandhi les méthodes ».[9] Pour approfondir cette réflexion, voir Jean L’HOUR, La morale de l’Alliance, Paris, Cerf, 1985.[10]Paul BEAUCHAMP, « La violence dans la Bible », Cahiers Evangile, 76 (1991), Paris, Cerf, p. 13.[11] « Venez près de moi…Je suis Joseph votre frère, dit-il, que vous avez vendu en Egypte » (Gn 45, 4).[12] Tb 1,1-12.16-20 ; 2, 3-8[13] Alfred BOUR, « Shalom dans la Bible », in Oser la Non Violence Active, p. 339.[14] Distance temporelle et qualitative.[15] Alfred BOUR, op.cit., p. 8.[16] Id., p.8.[17] Joseph PYRONNET et Charles LEGLAND, Prier 15 jours avec Gandhi, Montrouge, Nouvelle cité, p. 14.[18] Cf. Alfred BOUR, op. cit., pp. 11-12.[19] Sur le Jésus de Gandhi, on peut consulter, entre autres ouvrages: M. M. Thomas, The Acknowledged Christ of the Indian Renaissance, London, SCM Press, 1969 ; M. K. Gandhi, The message of Jesus Christ, Bombay, Bharatiya Vidya Bhavan, 1963.[20] Les approches extrémistes de la christologie d’en haut qui ignore la christologie d’en bas et vice versa, le Christ comme ancêtre, etc.[21] Jacques DUPUIS, Jésus-Christ à la rencontre des religions, Paris, Desclée, 1989, p.32.[22] Joseph PYRONNET et Charles LEGLAND, op. cit., p. 21.[23] Id., p. 20.[24] Id., p. 22.[25] Gandhi reconnaît d’abord les mérités de l’Eglise avant de la critiquer. Cf. Jacques DUPUIS, op. cit., p.32.[26] Id, p.35.[27] Id, p.33.[28] Alfred BOUR, op. cit., p. 337.[29]Cette réputation n’est pas une diffamation ! Elle n’est pas non plus de ce siècle ! C’est une réalité que nous avons vécue ou que certains continuent de vivre (soit en provocateurs, soit en malheureux obligés de subir) ![30] L’exemple le plus cité est celui d’un Hegel qui, sans toutefois avoir connu personnellement l’Afrique subsaharienne et ses habitants, mit dans sa « philosophie » une réflexion inspirée par les données des explorateurs occidentaux qui, probablement, avaient vu le continent à travers les lunettes. Beaucoup de débats sont avancés pour justifier cette vision de Hegel ou pour actualiser les accusations sur ses « descendants » jugés d’héritiers de cette vision, convaincus et imprégnés d’elle incorrigiblement (pense-t-on souvent). C’est ici que beaucoup d’Africains, sans critique ni tolérance se réveillent revêtus de l’habit-discours noir-blanc, pour un « rétablissement prononcé à haute voix ». Il faudra penser à ne pas répondre à une violence-mère par une violence des victimes pour ne pas subir l’étape suivante, la répression ! C’est ici que naît la spirale de la violence. Plus encore, il ne faut pas utiliser la non violence active parce que nous craignons la violence contre nous. C’est un devoir nécessaire à l’encontre de tout mal.[31] Cf Nathanaël Yaovi Soédé, « L'indifférence : violence occulte » in Spiritus 179 (juin 2005), p. 218-229.
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