LE DISCOURS THÉOLOGIQUE
DANS LES DÉBATS ÉTHIQUES CONTEMPORAINS
Compte rendu du Séminaire suivi
au Collège Universitaire Dominicain d’Ottawa, Hiver 2010
par Gilbert MUNANA, O.P.
Le séminaire sur « Le discours théologique dans les débats éthiques contemporains » nous a extraordinairement instruits sur la pluralité des situations biomédicales, biotechnologiques, et sociétales qui, aujourd’hui, dans un large cadre de la bioéthique, convoquent la théologie au forum « dialogal» de l’interdisciplinarité.
En effet, la séance du 12.01.2010 a concerné les rapports des « Discours théologiques et débats éthiques ». Quel type de contribution, avec quel matériau mobilise la théologie pour « bricoler » un discours moral dans un débat public? Utilisant principalement quatre sources (la raison -sur laquelle se fonde la loi naturelle-; la Bible -dans laquelle les mystères de la création, de l’incarnation, de la croix, de la résurrection,…révèlent la volonté divine tout en révélant l’homme à lui-même; l’expérience -biomédecine, sciences humaines-, la tradition), la théologie soutient un certain nombre de principes fondamentaux dont la dignité de la personne humaine vient en premier lieu. Et, dans l’utilisation de ces principes, elle interprète, interpelle et critique les situations qui font objet du débat. En cela, la théologie joue la fonction normative, herméneutique, narrative, prophétique…Des exemples parlant : 10 séances!
La séance du le 19.01.2010 portait sur les « Visions et discours chrétiens sur la souffrance, enjeux éthiques du soulagement de la douleur ». La résistance en médecine à l’utilisation des antidouleurs et au traitement de la souffrance globale serait due à l’influence du dolorisme chrétien? Le séminaire a démontré que ce seul facteur ne justifie pas la matérialisation de l’humain qui dure encore en médecine. Les enjeux éthiques sont: la globalité, la subjectivité et la complexité de l’être humain et de sa souffrance face à une science objective; la relation médecin-patient. Le discours théologique a évolué dans le sens de la nécessité du soulagement de la souffrance (Pie XII), et l’humanisation des soins à travers une alliance thérapeutique au sein des relations médecin-patient.
La séance du 26.1.2010 sur l’ « Euthanasie et suicide médicalement assisté » a beaucoup discuté sur l’ambiguïté de certaines notions qu’utilisent aussi bien les pro- que les contre-Euthanasie : «mourir dans la dignité», « autonomie » ou « autodétermination », « le droit à mourir », « compassion »... L’euthanasie comme geste ou omission se situe au niveau des intentions et des méthodes «provoquant délibérément la mort». D’où la distinction entre « euthanasie active » et « euthanasie passive » est un faux débat. Le suicide médicalement assisté est une variante de l’euthanasie volontaire. La question de l’euthanasie met en tension une éthique individuelle et une éthique collective : ses enjeux sont donc personnels (le sens de la personne, de sa vie) et sociétaux (problèmes familiaux ou sociaux qui sont à la base de la souffrance ou à la culpabilité du concerné). Dans la Déclaration « Iura et bona », les arguments théologiques du magistère tournent autour de la dignité de la personne humaine et de la « qualité de vie », le caractère de don et de gratuité de cette vie, et sa sacralité qui lui vaut une valeur infinie. Mais la question des frontières entre cette sacralité et le vitalisme n’est pas résolue.
Avec la séance du 02.02.2010 sur les « Etats végétatifs, hydratation et nutrition artificielle, soins ordinaires/extraordinaires », on quittait les situations de fin de vie, de mort imminente, pour parler des cas en états-limites. Ici on ne parle plus de décision du patient, puisqu’il est inconscient, l’enjeu éthique se déplace vers le médecin, la famille…Pour qui cette situation fait souffrir si elle se prolonge ? Deux questions éthiques: jusqu’à quel point philosophique, anthropologique, théologique la vie consciente marque la personne ? La nutrition-hydratation seraient-elles soins ordinaires ou extraordinaires (proportionné/disproportionné)? Jean-Paul II, parlant des Etats Végétatifs Permanents, souligne que l’alimentation et d’hydratation sont les soins de base à procurer obligatoirement, interprétation souvent critiquée une fois appliquée aux maladies dégénératives … Selon les théologiens, la valeur de la personne, la qualité de sa vie ne dépendent ni du degré de sa conscience ni de ses relations avec l’environnement.
Le séminaire du 09.02.2010 sur les « Enjeux autour de la procréation (contrôle des naissances, stérilités, fécondations artificielles) » a distingué dans la PMA ou Procréation Médicalement Assisté, la Fécondation in Vitro (et Transfert de l’Embryon) –homologue et hétérologue-, l’Insémination Artificielle –homologue et hétérologue, ainsi que le Transfer de Gamètes dans les Trompes de Fallope (GIFT). Deux enjeux éthiques concernent l’intervention de la tierce personne au sein du couple; la manipulation et la destruction des embryons surnuméraires, ce qui pose la traditionnelle question du statut de l’embryon. L’argument majeur du Magistère contre ces techniques est qu’elles séparent la procréation de l’acte conjugale. Quand au statut de l’embryon, la question n’a jamais été résolue; et même le magistère n’a pas tranché, contrarié par l’indétermination thomiste du moment de l’animation de l’embryon: celui-ci, depuis la conception doit être respecté et traité comme une personne. Les arguments de l’Eglise utilisant la loi naturelle et la finalité restent en tension avec la responsabilité et la conscience du couple.
La séance du 23.02. 2010 sur le « Diagnostic prénatal, diagnostic préimplantatoire, interruption médicale de grossesse » a sorti les mêmes enjeux éthiques du sort des embryons surnuméraires, de la responsabilité du couple, auxquels s’ajoutent ceux concernant l’eugénisme, la discrimination,….Les tensions: entre la responsabilité individuelle et la responsabilité sociale; l’expérience humaine et les principes du magistère, entre les différentes visions de la maladie, de la souffrance... La notion de la même dignité pour tous est avancée (Dignitatis Personae, Humanae Vitae, Donum Vitae).
La séance du 02.03.2010 sur le « Clonage, cellules souches, médecine régénérative, génie génétique » dans le prolongement des PMA, a montré combien le magistère, dans l’évaluation, utilise l’argument de la loi naturelle et de la finalité de la procréation. Si la théologie reste contre l’essentialisme génétique et soutient la génie-thérapie, la question reste de savoir les limites entre la thérapie et la science de l’amélioration! Le clonage reproductif est condamné, même par les scientifiques. L’argument théologique majeur contre le clonage est du côté de la création de l’homme à l’image de Dieu: dupliquer l’homme est non seulement attenter à sa dignité, mais c’est aussi jouer au Créateur, le seul Souverain. La filiation que crée le clonage est un désordre dans la création. Du côté du clonage thérapeutique, l’enjeu éthique concerne le sort des embryons fruits du clonage (manipulation, destruction). L’Eglise encourage la recherche à partir du cordon ombilical.
Avec la séance du 09.03.2010 sur l’ «Accès aux soins, allocation des ressources et justice dans les systèmes de soins de santé», l’enjeu de la justice est fort. Ici encore l’éthique individuelle et l’éthique sociale sont en tension. La théologie, pour justifier la justice dans les soins, exploite les arguments bibliques (la dignité de l’homme créé à l’image de Dieu; Dieu est contre la discrimination), philosophiques (les droits humains), anthropologiques (la vulnérabilité humaine, facteur de solidarité), et surtout l’enseignement social de l’Eglise (le bien commun, la destination universelle des biens, l’égalité de tous les hommes créés par Dieu,…).
La séance du 16.03.2010 sur la «Prévention, traitements et épidémies (VIH/SIDA)» a soulevé deux questions éthiques majeurs : le préservatif sur lequel le discours théologique n’est pas unanime (le magistère aussi, dans Humanae Vitae, § 15) laisse la place au principe de la casuistique[1]; puis celle des brevets qui contrarient le principe de la destination universelle des biens. C’est la question de la justice qui est ici évoquée, par rapport au non-accès des pays pauvres aux médicaments chers.
La séance du 30.03.2010 sur les « Débats éthiques sur les unions de personnes de même sexe », l’enjeu éthique semble se déplacer : de la marginalisation/discrimination à la légalisation des unions. Pour « sauvegarder l’institution du mariage », l’argument du magistère insiste sur la naturalité et la normativité de l’institution du mariage hétérosexuel au lieu de dialoguer sur la normativité des unions homosexuelles! La question éthique de la filiation et de l’adoption réclamée par le couple homosexuel trouve les divergences chez les théologiens. La position de l’Eglise, bien qu’inchangée, a connu une évolution au plan pastorale : affirmant la différenciation des sexes et leur finalité à la procréation (Gn 1-2), il recommande le respect et l’accompagnement des homosexuels.
L’exposé du 06.04.2010, sur le « Respect des droits humains dans le monde, droit/devoir d’intervention humanitaire, justice internationale », a mis en exergue la tension entre la souveraineté des Etats et le devoir d’intervention qu’a la communauté internationale, en cas de violation grave des droits fondamentaux des personnes, mais aussi entre le devoir et les risques d’intervention! L’argument qui vient de la théologie de la rédemption, et, à un autre niveau, de la théologie de la libération, soutient l’intervention dans la non-violence pour défendre la dignité humaine et la promotion de la paix. Le paradigme de la guerre juste (Saint Thomas d’Aquin) aujourd’hui plus utilisé en droit international qu’en théologie laisse la place, en celle-ci, à celui de la pacification.
L’une des questions qui traversent tous les séminaires, est digne d’être soulignée : la notion de la dignité humaine. Il faudrait la creuser à fond.
[1] Le Pape Benoît XVI vient de marquer une nouvelle étape, en acceptant le préservatif en certains cas. Nous continuons les recherches sur cette position d’un officiel suprême de l’Eglise catholique.
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